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Deux parallèles s'aimaient

Texte : Jean-claude Mourlevat
Musique : Christopher Murray

Paroles

Deux parallèles s’aimaient d’un amour platonique
Elles étaient la risée en ces temps révolus
Où la géométrie plane mais tyrannique
Régissait des figures aux mœurs bien dissolues

Des triangles en rut et aux angles obtus
Célébraient chaque nuit de tristes bacchanales
Se jetant tête-bêche sur le premier venu
Isocèle, rectangle ou équilatéral

Des cercles respectables ou bien feignant de l’être
Proposaient leurs rondeurs à qui en voulait bien
Laissant entrer chez eux rayons et diamètres
Pour des passes à dix ronds et même parfois pour rien

Sur des plans de fortune gisaient de vieux trapèzes
Qui, non encore repus de leurs amours vulgaires
Tentaient de ranimer leurs partenaires obèses
En titillant, distraits, leurs perpendiculaires

De trop jolies tangentes suppliaient qu’on les prenne
Lasses de leurs vieux maris elles pratiquaient l’échange
Affolant par leurs cris et leurs postures obscènes
Les parallélogrammes et hélas, les losanges

Tous décontenancés de leurs côtés multiples
De jeunes polygones à peine à l’âge ingrat
Contemplaient à la lampe des figures impossibles
Qu’on leur recommandait dans le Kama-Soutra

Dans ce tableau pervers, seules touches sublimes
Indifférentes au vice, aux propos indécents
Loin des parties carrées et des cercles intimes
Deux parallèles s’aimaient d’un amour innocent

Fidèles l’une à l’autre en de tendres pensées
Elles allaient leur chemin depuis le fond des temps
Rosissaient quelquefois pour un regard croisé
Qui mettait en émoi leurs cœurs équidistants

Et vingt siècles durant elles furent fiancées
Sans qu’aucune querelle ne troublât leur idylle
Elles se disaient heureuses mais parfois en secret
S’avouaient qu’à distance l’amour est difficile

En ce temps-là Euclide régnait en solitaire
Sur la géométrie selon ce postulat
Que même en cas d’amour partagé et sincère
Deux droites parallèles ne se rejoignent pas

Or deux mille ans plus tard, poursuivant les travaux
De l’allemand Friedrich Gauss et du hongrois Bolyai
Le russe Lobatchevsky, au milieu des bravos
Fit voler en éclat cet axiome erroné

La surprise fut de taille. On demandait à voir
Les carrés stupéfaits demandaient : “êtes-vous sûrs ?”
Les triangles inquiets soudain broyaient du noir
Les cercles dégrisés faisaient triste figure

Ne dormant plus en paix après pareille audace
Euclide dans sa tombe se retourna et vit
Deux parallèles émues s’éloigner dans l’espace
Puis se rejoindre
A l’infini

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